Lot Essay
« Un objet ne tient pas tellement à son nom qu'on ne puisse lui en trouver un autre qui lui convienne mieux. »
René Magritte cité in H. Torczyner, Magritte, Ideas and Images, New York, 1977, p. 260.
La présente œuvre est intimement liée aux célèbres « tableaux-mots » du peintre belge. Si Magritte produit la majeure partie de cet ensemble entre 1927 et 1931, il se prêtera ponctuellement au jeu tout au long de sa vie, comme en témoigne cette composition qui incarne à merveille la maturité picturale de l'artiste. Ces recherches, que le peintre initie dès la fin des années 1920, visent à démontrer que ni les mots, ni les images ne sont réellement ce par quoi l'on les désigne, et que le sens des choses dépend donc de conventions arbitraires. Selon Suzi Gablik, Magritte s'attache ainsi à « mettre en lumière la confusion et la simplification hâtive qui sont si profondément ancrées dans nos habitudes linguistiques qu'elles passent inaperçues » (S. Gablik, Magritte, New York, 1985, p. 124).
L'intérêt que Magritte porte aux systèmes de représentation plastiques et linguistiques et aux fondements aléatoires du langage constitue le thème central de ses tableaux-mots. L'artiste se plaît à imaginer des mariages fortuits entre des mots et des images quelconques, afin de souligner le rapport hasardeux qui existe entre tout objet et son nom, dans la mesure où le lien entre un terme et la chose qu'il désigne n'existe qu'en vertu de normes sémantiques. En présentant les mots dans un contexte visuel inédit et inattendu, Magritte subvertit le sens qui leur est habituellement attribué, pour mettre à nu les principes réducteurs et trompeurs qui sous-tendent nos formes de communication et notre langage de tous les jours.
Réalisé à la demande d'Harry Torczyner, Le Sens propre est exécuté en juin 1963, lors d'un séjour de Magritte à Nice. Le 18 juin, le peintre écrit à son mécène : « Mes vacances tirent déjà à leur fin. Pour les couronner, je vais bientôt peindre la gouache avec de l’écriture » (cité in D. Sylvester, op. cit., p. 255).
Le Sens propre est également le titre d'une autre gouache réalisée la même année, et dans le même esprit (Sylvester, no. 1531). Ces œuvres s'inscrivent toutes deux dans la lignée d'une peinture à l'huile exécutée en 1929, Le Palais des rideaux (Sylvester, n° 305 ; The Museum of Modern Art, New York, fig. 1). Or ici, Magritte choisit de représenter un ciel en arrière-plan, sous lequel s'étend un plancher, plutôt que les boiseries emblématiques de ses huiles des années vingt ; si Le Sens propre évoque bien ses premières incursions de 1925-1927 dans l'univers des papiers collés, il ne les réitère pas pour autant. Dans la présente œuvre, Magritte peint un paysage mais remplace la représentation plastique de l'objet et de l'animal par les mots « rideau » et « cheval », pour mieux troubler le regard et éliminer toute ambiguïté possible entre notre perception des signes associés à ces objets, et leur existence dans le monde tangible. L'artiste place les deux « signifiants » en équilibre sur ce parquet pensé, sans doute, pour nous rappeler un intérieur domestique familier. Au-delà : le ciel, c'est-à-dire un espace illimité, insondable et inhabitable, la réalité qui nous entoure, et un bilboquet, objet si cher aux artistes avant-gardistes du XXe siècle (fig. 2).
"An object is not so linked to its name that we cannot find a more suitable one for it”
René Magritte, quoted in H. Torczyner, Magritte, Ideas and Images, New York, 1977, p. 260.
The present work is closely linked to Magritte’s celebrated body of work known as “word-paintings”. The majority of these were executed between 1927 and 1931, but he returned to the subject sporadically throughout his life, as the present work executed in 1963 testifies. The artist desired to show that neither words nor pictures actually are what they denote, and that signification thus depends on arbitrary conventions. As Suzi Gablik notes, he sought "to illuminate the confusion and oversimplification which are so deeply rooted in our habit of language that they are not even noticed" (S. Gablik, Magritte, New York, 1985, p. 124).
The central theme of Magritte’s word-paintings is his concern with linguistic and pictorial systems of representation and the arbitrary structure of language. He couples randomly chosen words and images, thereby exposing the relationship between any object and its name as an arbitrarily established one, since the correlation between any word and the thing it stands for exists only by virtue of semantic convention. By presenting words in new, unexpected contexts, Magritte subverts the usual meanings attached to them, and reveals the oversimplifications and misconceptions that are deeply rooted in our everyday habits of language and communication.
Le Sens propre was executed at Harry Torcyzner's request during Magritte's holiday in Nice in June 1963. On 18 June, he wrote to Torczyner, My holiday is already drawing to a close. To round it off in style, I am about to paint the gouache with the writing"
The title of the present work, translated as “The literal meaning”, was also employed in a related gouache done in 1963 (Sylvester, no. 1531). Both gouaches have as their early antecedent the oil painting Le palais des rideaux, which Magritte executed in 1929 (Sylvester, no. 305; The Museum of Modern Art, New York). As Magritte opted here to depict a sky background and a wooden floor instead of his wood interiors emblematic of his 1929 oil paintings, Le Sens propre recalls but does not repeat images from Magritte's initial foray into the medium of papiers collé that he undertook in 1925-1927. In the present gouache, Magritte paints a landscape but substitutes the words “rideau” and “cheval” for images of a curtain and horse, thereby jarring the viewer and eliminating any misperception between the signs for these objects and their actual existence in reality. The artist has precariously balanced his pair of “signifiers” at the edge of the wooden floor, which is probably intended to represent our own familiar domestic environment. Beyond them is the sky, that is, limitless, unfathomable and uninhabitable space, the reality that surrounds us and a bilboquet
René Magritte cité in H. Torczyner, Magritte, Ideas and Images, New York, 1977, p. 260.
La présente œuvre est intimement liée aux célèbres « tableaux-mots » du peintre belge. Si Magritte produit la majeure partie de cet ensemble entre 1927 et 1931, il se prêtera ponctuellement au jeu tout au long de sa vie, comme en témoigne cette composition qui incarne à merveille la maturité picturale de l'artiste. Ces recherches, que le peintre initie dès la fin des années 1920, visent à démontrer que ni les mots, ni les images ne sont réellement ce par quoi l'on les désigne, et que le sens des choses dépend donc de conventions arbitraires. Selon Suzi Gablik, Magritte s'attache ainsi à « mettre en lumière la confusion et la simplification hâtive qui sont si profondément ancrées dans nos habitudes linguistiques qu'elles passent inaperçues » (S. Gablik, Magritte, New York, 1985, p. 124).
L'intérêt que Magritte porte aux systèmes de représentation plastiques et linguistiques et aux fondements aléatoires du langage constitue le thème central de ses tableaux-mots. L'artiste se plaît à imaginer des mariages fortuits entre des mots et des images quelconques, afin de souligner le rapport hasardeux qui existe entre tout objet et son nom, dans la mesure où le lien entre un terme et la chose qu'il désigne n'existe qu'en vertu de normes sémantiques. En présentant les mots dans un contexte visuel inédit et inattendu, Magritte subvertit le sens qui leur est habituellement attribué, pour mettre à nu les principes réducteurs et trompeurs qui sous-tendent nos formes de communication et notre langage de tous les jours.
Réalisé à la demande d'Harry Torczyner, Le Sens propre est exécuté en juin 1963, lors d'un séjour de Magritte à Nice. Le 18 juin, le peintre écrit à son mécène : « Mes vacances tirent déjà à leur fin. Pour les couronner, je vais bientôt peindre la gouache avec de l’écriture » (cité in D. Sylvester, op. cit., p. 255).
Le Sens propre est également le titre d'une autre gouache réalisée la même année, et dans le même esprit (Sylvester, no. 1531). Ces œuvres s'inscrivent toutes deux dans la lignée d'une peinture à l'huile exécutée en 1929, Le Palais des rideaux (Sylvester, n° 305 ; The Museum of Modern Art, New York, fig. 1). Or ici, Magritte choisit de représenter un ciel en arrière-plan, sous lequel s'étend un plancher, plutôt que les boiseries emblématiques de ses huiles des années vingt ; si Le Sens propre évoque bien ses premières incursions de 1925-1927 dans l'univers des papiers collés, il ne les réitère pas pour autant. Dans la présente œuvre, Magritte peint un paysage mais remplace la représentation plastique de l'objet et de l'animal par les mots « rideau » et « cheval », pour mieux troubler le regard et éliminer toute ambiguïté possible entre notre perception des signes associés à ces objets, et leur existence dans le monde tangible. L'artiste place les deux « signifiants » en équilibre sur ce parquet pensé, sans doute, pour nous rappeler un intérieur domestique familier. Au-delà : le ciel, c'est-à-dire un espace illimité, insondable et inhabitable, la réalité qui nous entoure, et un bilboquet, objet si cher aux artistes avant-gardistes du XXe siècle (fig. 2).
"An object is not so linked to its name that we cannot find a more suitable one for it”
René Magritte, quoted in H. Torczyner, Magritte, Ideas and Images, New York, 1977, p. 260.
The present work is closely linked to Magritte’s celebrated body of work known as “word-paintings”. The majority of these were executed between 1927 and 1931, but he returned to the subject sporadically throughout his life, as the present work executed in 1963 testifies. The artist desired to show that neither words nor pictures actually are what they denote, and that signification thus depends on arbitrary conventions. As Suzi Gablik notes, he sought "to illuminate the confusion and oversimplification which are so deeply rooted in our habit of language that they are not even noticed" (S. Gablik, Magritte, New York, 1985, p. 124).
The central theme of Magritte’s word-paintings is his concern with linguistic and pictorial systems of representation and the arbitrary structure of language. He couples randomly chosen words and images, thereby exposing the relationship between any object and its name as an arbitrarily established one, since the correlation between any word and the thing it stands for exists only by virtue of semantic convention. By presenting words in new, unexpected contexts, Magritte subverts the usual meanings attached to them, and reveals the oversimplifications and misconceptions that are deeply rooted in our everyday habits of language and communication.
Le Sens propre was executed at Harry Torcyzner's request during Magritte's holiday in Nice in June 1963. On 18 June, he wrote to Torczyner, My holiday is already drawing to a close. To round it off in style, I am about to paint the gouache with the writing"
The title of the present work, translated as “The literal meaning”, was also employed in a related gouache done in 1963 (Sylvester, no. 1531). Both gouaches have as their early antecedent the oil painting Le palais des rideaux, which Magritte executed in 1929 (Sylvester, no. 305; The Museum of Modern Art, New York). As Magritte opted here to depict a sky background and a wooden floor instead of his wood interiors emblematic of his 1929 oil paintings, Le Sens propre recalls but does not repeat images from Magritte's initial foray into the medium of papiers collé that he undertook in 1925-1927. In the present gouache, Magritte paints a landscape but substitutes the words “rideau” and “cheval” for images of a curtain and horse, thereby jarring the viewer and eliminating any misperception between the signs for these objects and their actual existence in reality. The artist has precariously balanced his pair of “signifiers” at the edge of the wooden floor, which is probably intended to represent our own familiar domestic environment. Beyond them is the sky, that is, limitless, unfathomable and uninhabitable space, the reality that surrounds us and a bilboquet